27 mars 2018

Le vélo en partage

RENCONTRE AVEC PIERRE LABARDANT

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Pierre Labardant ne roule jamais seul. Qu’il soit accompagné de camarades de jeu, regroupés sous la bannière de son site Gravillon, et des esprits «supérieurs» qui l’entourent, il aime partager et cultiver la passion du vélo. Point de sport dans son vocable, mais culture et amour comme s’il en roulait. Collaborateur Louison Bobet depuis les débuts, rencontre avec cet adepte du vélo et de l’art modeste.

Le premier vélo

Mon premier vélo était bleu. Et de course. Bleu comme le Gitane de Bernard Hinault. Bleu comme l’Alpine Berlinette de mon enfance. De ce bleu de France seul habilité à recevoir les mentions «Manufrance» (rime !) et «Raymond Poulidor» dont j’étais tellement fier. Mes parents m’avaient acheté cette merveille à l’occasion d’un déplacement professionnel. Mon père était armurier et se rendait régulièrement dans la capitale française des armes et du cycle pour approvisionner ses stocks. Ces voyages au long cours, depuis mon sud-ouest natal, ont provoqué deux rencontres d’importance. Celle avec les Verts de l’ASSE, le club phare du football européen des années 70, ces stars au maillot frappé du logo MF (de Manufrance). Celle avec l’acier et le vélo français — aurais-je été un Trump français, réactionnaire et protectionniste avant l’heure ? — Je pense que non. Je suis un homme généralement ouvert sur le monde, sur le progrès et sur la découverte, mais ce souvenir semble me contraindre, depuis, à des choix cocardiers. J’ai commis quelques années plus tard ma première infidélité à «Poupou» en recevant mon premier Peugeot blanc et à damiers. Comme il se doit. Comme Bernard Thévenet. Ce Lion roulant a été le premier épisode d’une série que j’ai continué à suivre frénétiquement pendant plusieurs décennies. Ce n’est finalement que très récemment que j’ai réussi à me défaire de ce sort en achetant mon premier vélo en carbone. Un Look KG 361. La machine sur laquelle Laurent Jalabert, un autre héros français, s’est illustré en course. La (grande) boucle est bouclée !

Le rituel vélo

Je n’ai pas véritablement d’habitudes. Je prends juste un soin particulier à assurer mes arrières et ceux de mes camarades de sortie. Je suis donc systématiquement celui qui pense à prendre une pompe, une chambre à air, un brin de monnaie et un bout à manger. De certains prétendront que j’ai des manies. Je suis également le photographe de la bande. J’ai donc toujours mon portable à portée de main pour documenter nos sorties et publier des images sur le site gravillon.net que j’ai créé et les réseaux sociaux que j’anime. Je contrains souvent — et j’exaspère peut-être parfois — mes sujets à arborer des équipements élégants, à être dignes en selle et à se répartir avantageusement dans le décor. De la tenue. Encore de la tenue.

L’élégance cycliste

Je suis exigeant avec moi-même. Cela me permet de l’être avec les autres. J’ai tendance à épurer au maximum mon style. À la ville comme sur le vélo, la couleur a du mal à s’immiscer dans mon dressing. Je privilégie le noir et les teintes sombres. Parfois, une extravagance me fera porter du bleu ou du rouge, mais ce sera dans leurs déclinaisons les plus foncées. Sans doute le dernier recours avant de passer au fluo que certains bienveillants nous invitent à porter pour être visibles et supposément en sécurité. Lorsque nous nous lançons dans des aventures collectives, qui sont la plupart du temps relatées sur Gravillon, j’essaie d’inciter mes camarades à s’imposer cette discipline. Nous avons parfois la chance de bénéficier du soutien de généreux partenaires tels que Louison Bobet qui nous permettent d’afficher une unité et de constituer une véritable équipe défendant son maillot sur la route ! 

Je m’efforce aussi d’appliquer cette rigueur dans mon pédalage. Lorsque j’étais adolescent et que je commençais à souffrir dans les ascensions, je me contraignais à rester en ligne, digne et droit, comme si j’étais suivi par un reporter sportif, dressé en passager sur une moto, essayant de jauger mon état de forme. Dans ces montées qui me paraissaient interminables, je faisais en sorte de pédaler rond, de laisser les genoux à équidistance du cadre. Une sorte de raideur psychologique m’invitait fermement à vérifier la position du pied au moment de la rotation et à redresser mon buste. Aussi longtemps que remontent mes souvenirs en selle, j’ai toujours checker ces éléments d’allure. Je ne saurai finalement jamais si cette rigueur, sans doute excessive chez un cycliste qui n’avait pas l’intention de faire carrière, a porté ses fruits…

L’imaginaire cycliste

Probablement mon père. J’ai tendance à vouer un culte plus important aux héros «ordinaires» qu’aux stars du peloton. Je préfère me référer à ceux que j’ai eu la chance de côtoyer plutôt qu’à ces figures dont je ne pourrai jamais tenir la roue. J’ai commencé le vélo avec lui. Il a connu son heure de gloire dans les courses locales et, lorsque sa retraite sportive a sonné prématurément, il m’a entraîné dans son sillage. Bon gré, mal gré. Me protégeant dans sa roue. Me tordant dans la pente en accélérant le rythme. J’entends encore aujourd’hui les conseils prodigués à l’époque. Des conseils que j’entends sortir de ma bouche aujourd’hui à l’adresse de mes camarades néophytes. Mais l’ingratitude propre à l’adolescence m’a détourné du vélo, dans lequel je ne voyais imbécilement qu’un signe de soumission familiale, une obligation dont il fallait se défaire. La Côte atlantique toute proche promettait des étés plus ardents, entre sessions de surf et veillées sur la plage. Je suis revenu au vélo sur le tard. D’abord par le biais vintage. Ces fameux vélos en acier décrochés du grenier familial ont commencé à m’entraîner sur les rassemblements où les jerseys en laine se pressent, comme sur l’Anjou Vélo Vintage organisé à Saumur. J’ai finalement remonté peu à peu le fil de l’histoire du cyclisme, pour finir par rouler au présent. Aujourd’hui, les deux univers se côtoient. Je roule sur la trace des légendes en participant à des événements comme le Tour de Rance Vintage et je me frotte aux cyclosportives qui voient la fine fleur locale exprimer ses talents et arborer ses maillots bigarrés. Je suis en paix avec le vélo. Je suis surtout en paix avec mon père. Je poursuis finalement son œuvre, lui qui a dû abandonner le vélo sous la pression d’une famille l’obligeant à trouver une vraie «situation». Je franchis les cols qu’il n’a escaladé qu’en suivant le peloton du Tour à la télé ou dans les magazines. Je roule sur des machines qu’il essaierait volontiers. Je rencontre des personnalités du vélo qui le replongent dans une belle période de sa vie. Il appartient finalement à mon peloton.

Le terrain de jeu

J’ai la chance d’habiter toute l’année en bord de mer. L’iode de l’air et la beauté du soleil sur l’océan rajoutent au plaisir de rouler à La Rochelle. On vit un vrai dépaysement en franchissant ce pont qui nous fait basculer sur cette Île de Ré tellement convoitée aujourd’hui. Mais la monotonie tape pourtant souvent à la porte. Le relief, le long de cette côte, est inexistant. Il faut fuir pour trouver les premiers contreforts. Il faut s’organiser pour franchir les premiers cols. C’est pour cette raison que notre troupe de Gravillon(s) se lance chaque année à l’assaut d’altitudes cyclistes de renom. Pyrénées ou monts d’Auvergne comptent parmi nos conquêtes récentes. Les chiffres de dénivelé positif s’affolent comme jamais sur nos compteurs en ces circonstances. Et nos yeux s’ouvrent grands sur ces panoramas inhabituels. Les premiers cols que j’ai franchi, au cours d’une campagne pyrénéenne, restent spécialement dans mon souvenir. D’autant que je n’avais pas choisi la facilité. Ce jour-là, j’ai attaqué le Soulor puis l’Aubisque au guidon d’un vélo en acier de plus de 11 kilos, aux développements approximatifs et aux réglages négligés. Le temps est long dans ces moments. Et on s’interroge sur la pertinence de sa tentative. Les doutes se sont estompés au sommet et ont disparu à la bascule, mon «surpoids» me permettant de filer avec le vent et de doubler mes comparses avec désinvolture, tel un Nibali au meilleur de sa forme de descendeur. L’expérience de ce premier jour, renforcée par l’avis d’un local de l’étape, m’avait incité à la prudence et à abandonner ma monture ventripotente pour chevaucher une machine de carbone vêtue et prétendre au Tourmalet le jour suivant. Une option récompensée par une arrivée en fanfare au sommet. Un terme de circonstance en la présence d’une banda accompagnant, au son du clairon, la montée du «Géant» Octave Lapize venant reprendre boulons sur son socle d’altitude. Un souvenir magnifique, sonnant et trébuchant !

La philosophie de l’effort

J’aime être seul dans certaines circonstances. Quand j’ai besoin de réfléchir ou d’évacuer quelques tracas passagers. Quand je manque de conversation et n’ai pas envie de me plier aux règles et aux palabres du peloton. Une sorte de repli cycliste. Une fuite indispensable. C’est une envie que j’assouvis également en m’échappant au guidon de ma moto. Pourtant, je goûte également volontiers à tous les moments passés avec mes copains de vélo. Peut-être parce que je cultive cette convivialité de mon sud-ouest natal. Et que nos sessions de roulage s’accompagnent souvent d’un débrief tant apéritif que festif. Une tradition instaurée avec mes amis à l’époque où nous courions le marathon. Chaque effort au long cours se ponctuait par un banquet, une blanquette et quelques verres bien mérités. Le partage est notre religion. Nos sorties à vélo — nous ne sommes certainement pas des cas isolés — sont prétextes à palabres, à projets et à blagues potaches. Nous n’avons pas été formés au roulage conventionnel, aucun de nous n’ayant appartenu à un club cycliste. Notre formation est un peu anarchique. Nos règles floues. Et cela nous vaut parfois les reproches des cyclo-grognards dont nous croisons la trajectoire. Tant que notre comportement ne nuit pas à la sécurité, nous le perpétuons, fiers de cette attitude cycliste entachée de relents punk. Nous ne concevons pas le vélo uniquement dans sa dimension sportive. Le vélo est une culture qui ne se défend pas seulement au guidon. Il se revendique au moyen de performances rédactionnelles, graphiques ou photographiques. Il mérite sa place aux côtés des meilleures représentations de «l’art modeste» défendu par des artistes comme l’extraordinaire Hervé di Rosa.

La pratique

J'ai longtemps été un cycliste sans véritable but. Ne connaissant pas l’ardeur qui oblige à rouler en toutes circonstances, sur tous les terrains et par tous les temps. Il aura finalement fallu que la vie me contraigne pour que je trouve cette force. Aux lendemains d’un malheur qui a foudroyé ma famille. Aujourd’hui, je suis possédé. Par la passion évidemment. Elle m’accompagnait déjà, mais ne m’obligeait pas à rouler les jours de pluie. J’avais à l’époque toujours un bon prétexte pour reporter une sortie. Aujourd’hui, une présence m’accompagne. Cette présence se fait sentir dans les moments où mes jambes rechignent à tourner, où la douleur envoie un signal d’arrêt au corps. En 2017, quelques semaines après l’événement qui a précipité ma vie et celle de mes proches dans les pleurs, j’ai décidé de traverser les Pyrénées d’Est en Ouest — le projet Over the crests— à la force du mollet. Et surtout de l’esprit. Cette aventure est un moment charnière de ma «carrière» cycliste. Je ne roulais auparavant que par plaisir. Avec désinvolture. Une nouvelle dimension me guide aujourd’hui. Mystique ? Philosophique ? Je ne saurais la qualifier. Je ne perçois plus les panoramas de la même façon. Je vois des signes dans le soleil couchant. J’entends les voix que porte le vent à mon oreille. Je préfère mille fois me hisser au sommet d’un col, comme ce jour de juillet qui m’a vu arriver en larmes au pied du Géant du Tourmalet, plutôt que de contempler une photo jaunie en m’apitoyant. C’est une discipline de vie, une autre façon de cultiver la mémoire que j’essaie de partager avec mes enfants. J’appartiens désormais à la famille des Fireflies et suis au service de la cause. Ce collectif de cyclistes roule pour recueillir des fonds en faveur de la recherche contre la Leucémie et autres cancers destructeurs. Il rassemble des gens des métiers du cinéma et de la communication et organise des tours exceptionnels pour attirer l’attention des médias et générer des dons. Le Fireflies Tour est l’œuvre majeure qu’il initie tous les ans, permettant à des dizaines de cyclistes aux couleurs du collectif de rouler entre Genève et Cannes et de franchir les plus beaux cols des Alpes. Un maître-mot(-tag) : #forthosewhosufferweride ! Une motivation qui me pousse à oublier mes soucis insignifiants et à rouler pour ceux qui en ont véritablement besoin !

Louison d’hier et d’aujourd’hui 

Je suis évidemment impressionné par le palmarès du champion. Quand on le consulte sur le web ou dans les ouvrages consacrés à sa carrière, il semble ne jamais devoir s’arrêter. Les titres et les victoires s’accumulent de façon vertigineuse. C’est pourtant l’homme, plus que le coureur encore, qui me fascine. Tous les témoignages participent à cette fascination. Quand on lit les textes de son frère Jean, qu’Antoine Blondin a surnommé son «masque de frère», on découvre un univers qui pousse à l’admiration. L’élégance au guidon est une chose. Louison Bobet cultivait aussi l’élégance au quotidien, à la ville. Des valeurs simples comme la politesse et la courtoisie. «Des valeurs qui se perdent !» devrais-je m’exclamer pour continuer à alimenter mon chapitre réactionnaire. J’assume. J’ai des enfants auxquels j’ai encore beaucoup à transmettre et ces marques de comportement sont les impératifs que je leur impose. La force de la marque Louison Bobet, dont j’ai la chance de défendre les couleurs, est de s’inscrire dans cet héritage. On retrouve dans cette jeune gamme française tous les atouts du «patron» : la modestie des teintes, la performance des matières ou encore l’élégance des lignes. Ces maillots sortent du lot. C’est ce que j’aime. Cette sobriété permet de se démarquer. Un paradoxe ? Plutôt une chance rare. Une opportunité de rouler différemment. La marque Louison Bobet est finalement le pendant textile du cap que nous tenons sur Gravillon.

Les projets

Je rêverais de me lancer dans les projets et les aventures cyclistes que vivent mes camarades François Paoletti ou Matthieu Lifschitz mais les contingences, l’amour de mes enfants et de ma «douce» m’incitent à rester disponible au quotidien et modeste dans mes ambitions. Mon actualité vélo du moment est davantage tournée sur le développement de notre site gravillon.net. Cet espace profite aujourd’hui d’un succès qui laisse espérer de belles perspectives de développement. J’étudie toutes les pistes qui permettraient de franchir un cap et de recueillir les fruits de ce bel effort rédactionnel et graphique que nous produisons depuis 2013. Mais je suis très attentif à ne pas perdre le fil de ce projet farouchement indépendant et passionné. Je vais également mettre à profit le retour du printemps pour me lancer, avec mes camarades indépendantistes, à l’attaque des verts sommets du Pays Basque. Début mai, dans ces décors que j’ai régulièrement traversé au guidon de mon antique moto pendant les fameuses Wheels & Waves, nous allons pimenter notre année cycliste et comparer notre pointe de vitesse avec celle des Pottoks lancés au galop. Un Euskadi trip, sur les pentes des cols de Burdincurutcheta ou de Jaizkibel, ce qui va nous permettre de travailler notre élocution et nos scores au Scrabble !

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Photos : Pierre Labardant par Nicolas Fritsch pour Louison Bobet © 2018

Lieu : La Rochelle / Ile de Ré (17) - France

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