15 février 2018

Les Forçats de la route

Montent sur les planches

C’est une œuvre essentielle de la littérature cycliste que Nicolas Lormeau transpose sur la scène de la Comédie Française du 21 février au 11 mars 2018 : Les Forçats de la route. Le récit des premières heures du Tour de France que le comédien interprète seul en scène, personnifiant le journaliste Albert Londres, renommé pour ses reportages de guerre et de bagne, s’exclamant devant les exploits des participants d’un épique Tour de France 1924.

Nicolas Lormeau entretient un rapport particulier à la bicyclette et à la Grande Boucle. Il n’est pas rare, en effet, qu’il glisse un vélo parmi les décors transportés dans toute la France pour les spectacles auxquels il participe. Vélo qui lui permet, à chaque coin du territoire, de découvrir les reliefs et les panoramas locaux, et de rouler sur le parcours de certaines grandes étapes du Tour. C’est donc naturellement qu’il propose aujourd’hui, dans le cadre d’un Singulis, une création artistique de la Comédie Française permettant à un comédien de proposer lui-même un texte et de l’interpréter sur scène, de vivre et de rouler parmi Les Forçats de la route, au cœur de la légende cycliste.

Les Forçats de la route est un livre qui a créé un précédent et marque encore aujourd’hui les écrits de toutes les plumes du milieu cycliste. Son auteur, Albert Londres, lorsqu’il est envoyé comme correspondant sur le Tour de France 1924 par le Petit Parisien, journal concurrent de L’Auto, organisateur d’une épreuve qu’il a créé en 1903, découvre les conditions effroyables, l’inhumanité, que les coureurs ont à subir sur la course. Il s’en émeut dans les colonnes du journal dès le 27 juin 1924, après sa fameuse rencontre avec les frères Pélissier, stars françaises du peloton de l’époque, au Café de la Gare de Coutances. Il titre son article «L’abandon des Pélissier ou les martyrs de la route» et dévoile le côté sombre du Tour de France qu’il suit en novice et compare, en bien des points, au quotidien des «Poilus» qu’il a côtoyé dans les tranchées de la Première Guerre et aux bagnards qu’il a rencontré à Cayenne.

«– Eh bien ! tout ça – et vous n’avez rien vu, attendez les Pyrénées, c’est le hard labour – tout ça, nous l’encaissons… Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants mais, au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations ! Je m’appelle Pélissier et non Azor !… J’ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j’arrive avec. Si je le jette, pénalisation !… Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même ! Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger. Si l’on continue sur cette pente, il n’y aura bientôt que des «clochards» et plus d’artistes. Le sport devient fou furieux…»  Coutances, 27 juin 1924

En amateur éclairé et admiratif, Nicolas Lormeau a préparé son adaptation des Forçats de la Route comme une course. Il s’est penché sur le tracé des 5 425 kilomètres et 15 étapes de l’époque, et a plongé dans la liste des 157 participants de cette édition 1924. On le retrouve dans la peau d’Albert Londres, dictant depuis une petite chambre d’hôtel miteuse ses articles à son journal. Il cite le témoignage de coureurs intrépides comme Hector Tiberghien qui s’exclame, après plus de 20 heures en selle et 483 kilomètres :

«Vous croyez que si nos mères se trouvent à l’arrivée pour nous donner la fessée, elles n’auront pas raison ?»

La musique de Bertrand Maillot et la projection d’archives installent le spectateur dans le tumulte de l’époque. Nicolas Lormeau, dans un texte qu’il intitule «Au-delà du raisonnable», clame son admiration pour les coureurs qu’Albert Londres a côtoyé en son temps :

«Qu’il y soit obligé, qu’il y cherche la gloire, qu’il y gagne sa vie, qu’il y fuie sa peine, qu’il y inspecte son âme, qu’il y sauve sa peau, il y a quelque chose de commun entre le soldat de la tranchée, le survivant de l’accident, le navigateur solitaire, le rameur de l’Atlantique, le marcheur du pôle Nord et le coureur cycliste se jetant à l’assaut du col du Galibier sur un vélo sans dérailleur – pas encore inventé en 1924 – sur une route ouverte – qui n’est d’ailleurs même pas une route mais plutôt un chemin rocailleux !»

On retrouve dans ces épisodes datant de 1924 la souffrance que tous les coureurs du Tour de France ont pu ressentir à un instant, sur une étape ou durant toute la course. Cet état de désœuvrement qui vaut à l’œuvre d’Albert Londres de porter également le titre «Tour de France, tour de souffrance».

Louison Bobet ne sera, lui aussi, pas épargné par la douleur. Car à l’exténuation que provoquent de longues étapes ou le franchissement de cols extraordinaires s’ajoute le choc de la chute. En 1947, alors qu’il participe à sa première Grande Boucle, malchanceux, il accumule les chutes. Se relevant courageusement à plusieurs reprises, il doit malheureusement se résoudre à abandonner au cours de la neuvième étape. Car, si les conditions des participants se sont améliorées au cours des décennies, reste l’impondérable. 

Le patrimoine cycliste français dans toute sa splendeur…

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Singulis / Les Forçats de la route

Conception et interprétation : Nicolas Lormeau 

Musique originale et bande son : Bertrand Maillot

La Comédie Française du 21 février au 11 mars 2018

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