11 janvier 2018

Miraculé par le vélo

Rencontre avec François Paoletti

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François Paoletti est un nom qui ne peut échapper à l'oreille des passionnés attentifs qui suivent l’actualité du vélo. Un homme dont il est difficile de tenir la roue tant il multiplie les expériences originales et entraîne des cyclistes nombreux à rompre avec la routine. Rencontre avec ce rouleur passionné, auteur de livres à succès, défricheur de nouveaux territoires et organisateur d’événements. 

Le premier vélo

Sans hésitation, je peux dire que mon vélo le plus important c’est celui de mes 12-13 ans, un Gitane bleu que j’ai toujours gardé. À l’époque, on appelait ça «un semi-course». Mon père nous avait offert le même à mon frère et moi pour notre maison de vacances dans l’Aveyron. J’ai raconté cette histoire dans mon premier livre*. La première chose que j’ai faite, c’est enlever les garde-boue pour en faire un vrai vélo de course et, pendant plusieurs étés, j’ai roulé dessus en me prenant pour Bernard Hinault qui courait lui aussi sur un Gitane bleu. Quand j’y pense, c’est drôle mais le scénario de mes courses imaginaires était toujours le même : je me retrouvais tout seul échappé et j’avais derrière moi Francesco Moser et tout un peloton imaginaire aux trousses. Heureusement, ils n’ont jamais réussi à me reprendre et j’ai gagné toutes les étapes qui arrivaient à la maison. Et grâce à ce Gitane bleu, j’ai gagné trois ou quatre Tour de France pendant ces années-là.

* «Eddy : Ma saison des Classiques en version 1973»

Le rituel vélo

Je me force surtout à vérifier que je n’ai rien oublié : bidon, barres énergétiques, compteur, chambre à air, outils… Je suis plutôt étourdi et pas trop du genre à préparer mon matériel la veille. Mais ça ne marche pas à tous les coups et je me retrouve régulièrement à faire 100 bornes sans rien à boire ni à manger. J’ai lu que l'équipe Sky travaille en état de sous-déshydratation et que ça améliorerait la performance. Je commence à croire que je suis en avance et que ma carrière va bientôt décoller !

L’élégance cycliste

Sur le vélo, je pense assez souvent à une observation d’Eric Fottorino qui a raconté cette expérience extraordinaire d'avoir pu rouler avec les pros pendant un Midi Libre. En essayant de prendre leurs roues, il explique que le plus fascinant chez les pros, outre la vitesse, c’est qu’il n’y a rien qui bouge. Ça m'a marqué et j’y repense souvent sur le vélo, en faisant tout mon possible pour que rien ne bouge. Difficile de savoir ce que ça donne. En revanche, pour ce qui est de la vitesse on oublie…

 

La référence cycliste

Le titre de mon premier livre est «Eddy». C’est pour ça que je n’hésite pas une seconde pour répondre : Eddy Merckx ! Et, pourtant, je ne l’ai quasiment pas vu courir, à la télé. Ou plutôt si mais sous le maillot Fiat pour son dernier Tour, un Tour de trop. Quand j’étais gamin, le champion c’était Hinault, mais le mythe c’était Merckx. Simplement parce que l’un était en train de se construire un immense palmarès mais au présent, alors que l’autre faisait déjà partie de l’Histoire avec un grand H. J’exagère un peu évidemment, mais j’aime bien dire que j’ai aimé Merckx dès que j’ai entendu son nom la toute première fois, sans doute à la radio et dans la bouche des grandes personnes. Le nom lui-même m’a littéralement fasciné, il est tellement exotique avec toutes ses consonnes. On pourrait presque croire qu’Eddy l’a inventé exprès pour marquer les esprits et pour faire peur à ses adversaires.

Le truc le plus surréaliste, c’est de l’avoir rencontré, presque quarante ans plus tard. Il m’a donné rendez-vous sur le Tour pour parler de la préface de mon livre. On en a discuté quelques minutes et on a fait des photos à l’extérieur de son hôtel. Pour être honnête, j’en garde un souvenir un peu bizarre. D’abord parce que je me suis quand même senti dans la peau d’un sacré usurpateur. Et ensuite, parce presque tous les gens qui passaient dans la rue le sollicitaient pour un autographe ou une photo. Ce jour-là j’ai pu bien mesurer qu’être une légende, c’est un sacré fardeau.

 

Le terrain de jeu

Plutôt de la campagne, même si je «commute», comme on dit en milieu urbain. Si je devais emporter un paysage sur une île déserte — en soi, ça n’a pas beaucoup de sens — je prendrais les routes de l’arrière-pays de l’Hérault, parce que c’est là que j’ai vraiment commencé à faire du vélo. Je suis d’ailleurs un peu comme les saumons. J’y reviens une ou deux fois par an et avec un cousin on continue de monter les cols des environs : l’Espinouse qui est le premier «vrai» col que j’ai grimpé dans ma vie, celui des 13 vents (je suis amoureux de ce nom) avec ses lacets à la sortie de Saint-Gervais-sur-Mare et son petit air de col alpin, Fontfroide qui est assez connu et le Leyrac beaucoup moins. J’adore vraiment ce coin. Les montées commencent souvent dans les vignes et se terminent dans les sapins. Surtout, on n’y croise presque jamais personne, à tel point qu’on se demande parfois si c’est pour nous seuls que le département soigne si bien les routes.  

 

La philosophie de l’effort

Pour mes livres et les projets de films sur lesquels je travaille, je suis le plus souvent tout seul sur le vélo. Ça fait partie des histoires que j’ai envie de raconter et d’une certaine mise en scène, du genre «l’homme seul sur sa machine à la poursuite des champions du passé». Mon petit album personnel commence d’ailleurs à bien se remplir, avec quelques beaux souvenirs et des photos magnifiques grâce au talent des photographes qui m’accompagnent. En général, je monte sur le vélo assez épuisé par tous les préparatifs que ça demande, mais, à peine parti, j’ai l’impression de ressusciter, de profiter d’une immense liberté et d’un temps pleinement à moi, sans rien d’autre à gérer que l’effort, la fatigue, les besoins élémentaires du corps, boire, manger. Tout ce qui fait les côtés un peu moins drôles de nos vies vient s’effacer pour ne laisser que le meilleur, ce qui nous aide à nous élever. 

Le reste du temps, je roule aussi avec des gens. Parce que j’aime bien les gens ! Déjà, je fais partie d’un club très sympa : le Cyclo Club de Pantin. J’en profite pour lui faire un peu de publicité. Il se trouve que je me suis aussi décrété organisateur d’un truc qui s’appelle le Classics Challenge Paris, avec le soutien de marques partenaires comme Louison Bobet, les vélos Time, Strava, Km0 et St John’s. Le principe est celui d’un Granfondo organisé chaque mois au départ de Paris, en revisitant à chaque fois des courses anciennes. Avec un groupe d’amis, nous reconnaissons tous les parcours et, apparemment, plutôt bien puisqu’en moins d’un an notre communauté compte déjà plus de 2 000 membres simplement par le bouche-à-oreille. Et elle continue d’augmenter. Enfin, quand il me reste un peu de temps, je participe à quelques événements organisés par des amis comme Luc Royer et la compagnie Chilkoot. Comme le Classics Challenge, ils ont cette capacité à mélanger des gens d’horizons et de profils très différents : des hommes et des femmes, de tous les âges, des forts et des moins forts, des gens qui viennent de plein d’endroits, des «tradis» et des modernes, des cyclistes à l’ancienne et des hipsters. C’est le vélo que j’aime, qui fédère et qui crée des points de rencontre entre des communautés et des univers différents.

 

La pratique

Par quel bout prendre la question ? Je suis plutôt route déjà, du fait de mon attachement à l’histoire des grandes courses et des champions. Ceci dit, j’aime varier les plaisirs, les rythmes et les distances : appuyer fort pendant 100 bornes sur une sortie club ; faire des journées interminables avec 300 kilomètres et 5 cols pour un bouquin ; partir pour plus de 1 000 bornes en bike packing avec des copains, ou mettre les sacoches et traverser le Larzac avec ma chérie. Il y a deux ans, on a voyagé tous les deux jusqu’à Rome en faisant des petites étapes de 60-70 kilomètres, c’était magique. 

En dehors des périodes de vacances, quand je roule c’est de plus en plus en lien avec mes projets, livres, films, événements. De moins en moins juste rouler pour rouler. C’est sans doute un peu dommage mais, en même temps, je n’ai pas de quoi me plaindre.

 

Louison d’hier et d’aujourd’hui 

Au cinéma, on les appelle des monstres sacrés. En Italie, des «campionissimi». Bobet en fait évidemment partie avec les Bartali, Coppi, ou Anquetil qui prend le relais juste après lui. Louison, c’est une pleine page de cette légende et un pan de notre mémoire collective – la France des fifties. Mais dès que l’on gratte un peu, c’est une mémoire en même temps très intime, l’histoire de nos parents, celle de nos grands-parents. Pour dire à quel point je suis fan de ces champions héroïques, pour un article dans Cycle! magazine, j’ai roulé un Gap-Briançon en référence à Louison et à sa victoire dans le Tour 53, après un grand numéro dans l’Izoard. J’ai aussi eu l’honneur de faire une interview pour le magazine 200 de Jean, le frère de Louison, un homme exquis qui était un vrai champion et un compagnon incroyablement fidèle pour Louison.

Concernant la marque Louison Bobet, en baptisant chacun de vos produits en référence à Louison, vous avez choisi de cultiver cette mémoire, ce qui me plaît évidemment énormément. Le fait d’être vraiment lié à la famille donne en plus une vraie légitimité pour le faire. C’est drôle mais la marque est née au moment où j’ai commencé à faire du vélo une vraie activité et le fil rouge de mes projets. Nous nous sommes liés d’amitié à ce moment-là et pendant que j’écrivais mes premiers livres, vous produisiez vos premières collections. Je crois que, sur des voies parallèles, nous partageons pas mal de choses, un souci de style, de qualité, d’exigence et le respect du métier. En voyant votre gamme s’étoffer à chaque collection et pour tester régulièrement vos produits, tout ce que je me souhaite, c’est d’être capable de travailler aussi bien…

 

Les projets

Deux livres sont à paraître chez Tana Editions. L’un pour le Tour de France, «Miroir du Tour», sur 10 étapes mythiques que j’ai roulées et que je raconte presque de l’intérieur. L’autre, «French Riders», pour la fin de l’année, qui fera le portrait de «riders» hors du commun.

Dans la case «films», plusieurs projets sont en écriture ou en développement. Par superstition je ne préfère pas donner trop de détails tant que tout n’est pas signé.

En matière d’événements, le Classics Challenge continue et se développe avec des nouveautés qui seront bientôt avancées. Et je travaille avec une petite équipe de passionnés sur un nouvel événement, très ambitieux, à l’horizon 2019.

En toile de fond, j’espère surtout que je vais pouvoir faire plein de vélo. Je sais déjà que je serai cette année encore au départ du Born to Ride, organisé par Chilkoot. Chaque fois, c’est une nouvelle aventure et, cette année, elle va nous conduire de la pointe de l’Arcouest jusqu’à Saint Sébastien. En 3-4 jours, ça s’annonce magique !

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Photos : François Paoletti - «Prendre le Tour en marche» pour Cycle magazine - © Rom Helbach

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